La plume des experts

Addis-Abeba : En marge du sommet de l’UA, le Président Alpha Condé a accepté répondre aux questions de nos confrères de RFI et France 24.

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L’intégralité de l’interview

RFI et France 24 ; Monsieur le président, lors de ce sommet, on a beaucoup parlé de sécurité, de « faire taire les armes ». Les Etats africains paraissent parfois démunis, face aux milices,  aux groupes djihadistes. Est ce qu’il ne faut pas une réponse militaire africaine ?

Alpha Condé : Je crois que nous avons été très clair, ma première intention était de créer une armée africaine, nous avons déjà une force en attente. Parce que je l’ai toujours dit, pourquoi voudriez vous qu’un Bengladesh vienne mourir en Afrique ?  S’il vient, l’argent qu’il gagne, c’est pour aller dépenser chez lui, et nous africains, nous sommes prêts à mourir. Nous avons des Etats comme l’Afrique du sud, l’Égypte, le Maroc, l’Algérie qui ont déjà des équipements. Donc, ça peut être un point de départ. Ce que nous demandons à nos partenaires c’est de nous accompagner pour les renseignements et certains matériels. Il est très nécessaire parce que le terrorisme, peut toucher tous les États si nous ne nous mettons pas ensemble pour éteindre le feu. Je pense que nous avons un sommet en mai en Afrique du Sud sur cette question justement ‘’comment mettre surplace une armée africaine’’. Parce que le président Macki Sall a dit qu’il faut qu’on revoit en ce moment là, c’est-à-dire qu’on nous autorise à avoir 4% des déficits ce pendant 1% peut permettre de financer l’armée africaine. Je crois que nous sommes conscients aujourd’hui. Pour mettre fin au terrorisme en Afrique, il nous faut nécessairement une armée africaine, sous la responsabilité des africains. Et nous avons donc un sommet sur ça en mai.

RFI et France 24 ; Pour sortir de la crise post électorale en Guinée Bissau, vous avez donné quelques jours à la cour suprême de Bissau pour trancher, mais au vu des résultats provisoires, le favori c’est Sissoco Embalo, qui a eu des mots assez durs à votre égard ces dernières semaines. S’il passe est ce que vous ne craignez pas des relations compliquées entre vos deux pays ?

Moi, je ne m’occupe pas de ce que Cissoco dit. Donc pour moi c’est un non événement.

RFI et France 24 ; Mais les relations sont historiques entre vos deux pays.

Alpha Condé : Les relations sont historiques. La Guinée Bissau est un régime parlementaire, celui qui a le pouvoir c’est le premier ministre, donc nous continuerons à collaborer comme avant. Moi je ne prête pas attention à ce que Embalo dit. D’abord je n’ai pas écouté, je n’ai pas lu. Donc je ne prête pas attention à ce qu’il dit.

RFI et France 24 ; Et c’est-à-dire que vous faites confiance à vos relations historiques avec le parti PAIGC ?

Alpha Condé : Je pense que nous sommes des Etats voisins, quelque soit le problème qui est là, la Guinée continuera à avoir des bonnes relations avec ses voisins.

RFI et France 24 ; Monsieur le Président, nous allons venir à l’annonce que vous avez faites récemment, celle d’un référendum pour une nouvelle Constitution. Cela doit se tenir le 1er mars, le même jour que les élections législatives. L’opposition affirme que c’est un stratagème visant à vous permettre de vous représenter pour un troisième mandat. Que leur répondez-vous ?

Alpha Condé : Vous savez, la Constitution actuelle, nous sommes obligés de la violer par les accords politiques. Et aujourd’hui, la Constitution guinéenne doit répondre aux besoins du monde actuel. Par exemple, la parité entre hommes et femmes, la lutte contre les mutilations génitales, le mariage des filles avant 18 ans, et surtout, le partage correct des ressources. Par exemple, aujourd’hui, nous consacrons 15 % des ressources minières aux sous-préfectures. Nous voulons qu’un fonds constitutionnel existe qui serait un fonds pour la jeunesse et un fonds pour les personnes vulnérables.

Maintenant, pour les élections, chaque parti est libre de présenter le candidat qu’il veut. Donc la Constitution c’est une chose et l’élection présidentielle c’est autre chose. Donc, si nous voulons une Constitution moderne, qu’est-ce qui est plus démocratique qu’un référendum ? Si le peuple est contre, il vote non. S’il est pour, il vote oui. Donc je ne vois vraiment pas où est le problème, où il y a stratagème ? La Constitution n’a rien à voir avec l’élection présidentielle. Il s’agit de la Constitution de la Guinée, une Constitution qui réponde aux besoins actuels.

RFI et France 24 ; Simplement, l’opposition s’étonne – puisque cela fait déjà plus de neuf ans que vous êtes au pouvoir –, que vous ayez attendu la fin de votre deuxième mandat pour proposer un changement de Constitution. Et du coup, elle se dit aussi que vous auriez pu simplement modifier la Constitution actuelle. Elle se dit que le président Alpha change la Constitution pour remettre les compteurs à zéro et pour pouvoir se représenter.

Alpha Condé : N’oubliez pas, quand je suis arrivé au pouvoir, on a eu presque deux ans et demi l’Ebola qui a mis notre pays à terre. J’avais le pouvoir de faire une Constitution. Mais est-ce que la priorité des Guinéens c’était une Constitution ou d’abord de redresser le pays ? Quand je suis arrivé, il n’y avait pas d’hôtels, il n’y avait pas de courant, il n’y avait pas de routes, etc… Le niveau de vie était très bas. La priorité des Guinéens c’était quoi ? C’était d’avoir un État.

Mais ensuite, il faut donner à la nouvelle génération une véritable Constitution. Cette constitution est bâclée. Ce sont des groupes qui ont fait de la Constitution une Constitution à leur mesure et je l’ai critiquée bien avant l’élection. Donc, que je le fasse avant ou maintenant, cela ne change rien. D’autant que la Constitution autorise le président après consultation du président de l’Assemblée à proposer au peuple une nouvelle constitution. Si je l’avais fait en 2015 ou 2016, ça ne changerait puisque c’est le parti qui décide ou pas de me présenter.

Beaucoup avait demandé puisqu’il y avait déjà une nouvelle constitution : pourquoi faire une nouvelle constitution ? Attendez que le pouvoir qui vient là fasse une nouvelle constitution. Les opposants qui ont posé cette question, qui sont d’anciens premiers ministres veulent me considérer comme une parenthèse pour revenir à l’ancienne gestion. Vous n’avez qu’à regarder comment était la Guinée avant que je sois venu et la Guinée aujourd’hui. Donc le peuple est là pour juger.

RFI et France 24 ; Monsieur le président, est-ce que vous allez vous représenter ?

Alpha Condé : C’est le parti qui décidera. Ce n’est pas un homme qui se présente, c’est le parti qui se présente. Le parti peut me représenter comme président ou quelqu’un d’autre… Pour le moment, ce n’est pas mon souci. Mon souci : j’ai un programme pour la Guinée, c’est sur ce programme que je me penche. Mais je veux doter le pays d’une Constitution qui réponde aux besoins du monde d’aujourd’hui.

RFI et France 24 ; Voulez-vous dire que le RPG pourrait présenter un autre candidat ? Visiblement, vous n’avez pas de dauphin…

Alpha Condé : Le RPG est libre. Aujourd’hui, le RPG peut présenter plein de candidats. Les partis sont libres. C’est comme au Togo. Le parti pouvait présenter Faure [Gnassingbé ndlr] ou un autre. On n’est pas encore aux élections présidentielles.

RFI et France 24 ; Oui, mais cela arrive dans quelques mois et visiblement il n’y a pas de dauphin…

Alpha Condé : Mais ce sont les partis… Pour le moment, c’est de doter la Guinée d’une Constitution qui réponde aux besoins du monde actuel. Les élections présidentielles, c’est les partis qui décident. La question que je me pose, c’est que vous avez des présidents qui ont fait quatre, cinq, six mandats et vous trouvez cela normal. Quand c’est le président de la Guinée, cela devient un scandale.

RFI et France 24 ; Mais cela devient aussi une préoccupation de la communauté internationale. Vous avez entendu le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, disant que cette réforme…

Alpha Condé : Jean-Yves Le Drian ne connaît pas… Il n’a pas été en Guinée, il ne connaît pas le point de vue de la population. Et comment peut-il savoir pourquoi il n’y a pas eu de vote ? Ce que les Américains ont dit…

RFI et France 24 ; Ils sont préoccupés…

Alpha Condé : Non, d’abord, le sous-secrétaire d’État a dit que le peuple guinéen doit faire une Constitution et qu’ils ont eu un président qui a fait quatre mandats. Il a dit seulement qu’il veut que les élections se passent sans qu’il y ait des violences. C’est tout, on l’a tous lu. Les gens qui disent cela, soutiennent des présidents qui ont fait trois, quatre, cinq mandats. Alors, pourquoi la démocratie à géométrie variable ? Les Guinéens doivent se poser la question. Pourquoi ? Nous connaissons la réponse.

RFI et France 24 ; La France est injuste avec vous ?

Alpha Condé : Moi, je ne juge pas la France, ni rien. Je n’ai pas été élu par la France ni par quelqu’un d’autre. J’ai été élu par les Guinéens. La Guinée a une tradition d’indépendance depuis 1958. La Guinée a l’habitude de prendre ses décisions. J’ai de bons rapports avec le gouvernement français et la Guinée aussi a de bons rapports. Je m’occupe de ce que le peuple guinéen pense et de ce qu’il décide. Si le peuple de Guinée dit « Non » au référendum, je m’incline. S’il dit oui, je l’applique. Je n’ai pas à juger le comportement de notre pays. Moi je ne juge pas ce qui se passe en France, je juge ce qui se passe en Guinée.

RFI et France 24 ; Vous avez parlé d’Ebola, vous avez parlé de tous les retards pris… Voulez-vous dire que vous n’avez pas pu faire en dix ans tout ce que vous vouliez faire ?

Alpha Condé : J’ai dit tout simplement que, pour le moment, la Guinée a besoin d’une nouvelle Constitution, parce que la Constitution actuelle n’est pas bonne, tout le monde le sait. On a été obligé de faire des accords politiques violant la Constitution. Pour le reste, là, c’est le peuple qui juge.

Mais je ne comprends pas, il y a beaucoup de pays qui ont changé de Constitution et cela s’est passé comme une lettre à la poste. Quand il s’agit de la Guinée, comme Alpha Condé est un homme indépendant et qui a son franc-parler, peut-être que cela gêne beaucoup de gens ! Je ne vois pas pourquoi on va avoir une démocratie à géométrie variable, que certains puissent changer de Constitution, se présenter autant de fois qu’ils le veulent, que l’on trouve cela normal, et que pour d’autres, on ne trouve pas cela normal.

Je pense que si l’on défend un principe, on doit le défendre de manière générale. Et pas seulement en fonction de certains intérêts. Et les Guinéens ne sont pas aveugles, ils suivent ce qui se passe dans le monde, ils savent.

                                                                                    Par Mamadou Alimou Diop pour couleurguinee.info

 

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