J’ai toujours voulu comprendre, en dépit des barrages et des agents en uniformes et en civil déployés, comment certains usagers parviennent à passer les barrages et à se retrouver à l’intérieur du pays. Je me suis déguisé en voyageur. Pour remonter la filière

J’ai pris ma moto et j’ai commencé l’aventure que je partage avec vous. Destination numéro 1 Topaz. Je tombe sur un long embouteillage. J’ai cherché un coin où confier ma moto. Je suis arrivé chez un commerçant en bordure de route.

Moi : Bonjour monsieur

Le commerçant : Bonjour

Moi : Je veux vous confier ma moto, pour aller voir pourquoi cet embouteillage.

Lui : Tu ne vas pas duré là-bas ?

Moi : Non. Je ne dure pas

Lui : Il n’y a pas de problème, mais à condition que tu laisses la clé ici.

Moi : Mais pourquoi ?

Lui : Si, quelqu’un vient ici pour garer, comment nous allons faire ?

Moi : OK,  il n’y a pas de problème. Tiens la clé.

C’est ainsi que j’ai suivi la ligne de l’embouteillage. Je suis arrivé à un barrage. Des agents de la gendarmerie routière avaient déjà bloqué la route empêchant le passage de tout engin roulant. Toute voiture qui arrivait au barrage était immédiatement sommée de retourner. Seuls les camions, les détenteurs d’un document de voyage du ministère de la santé passaient le barrage. Quelques rares motos passaient aussi moyennant quelques choses.

Avec mon sac à dos et la mine d’un passager qui tient coûte que coûte à voyager à l’intérieur du pays, j’ai vite intégré le groupe des voyageurs clandestins. Je me suis fondu dans la foule pour comprendre réellement ce qui se trame pour aider les gens à passer à travers les mailles du filet. Un temps d’observation qui m’a permis de détecter un jeune conducteur de taxi moto qui était en bon terme apparemment avec des agents de la gendarmerie routière sur place. Je me suis approché de ce jeune pour lui expliqué que je souhaite voyager à n’importe quel prix pour l’intérieur du pays. Et la conversation débute

Moi : Bonjour mon frère.

Lui : Bonjour.

Moi : S’il te plait aidez-moi. J’ai une difficulté

Lui : Quelle difficulté

Moi : Je vais me rendre à Kindia pour une affaire urgente. Est-ce qu’il y a un passage ?

Lui : Oui. Si tu as 100.000 francs guinéens, tu vas avoir une moto qui t’envoie jusqu’à Bangouya. Une fois là-bas, les taxis sont arrêtés pour Kindia.

Moi : Mais est-ce que la route n’est pas bloquée devant ?

Lui : Oui elle est bloquée. Mais, il y a une déviation au niveau du prochain barrage. Nous allons faire un arrangement avec un gendarme ici. Il va appeler ses amis devant pour leur dire de nous faciliter la tâche. Comme ça à chaque barrage nous payons 10 000 GNF pour passer.

Moi : Mais, 100.000, c’est trop ça mon frère. Essaye de diminuer un peu.

Lui : Ça, c’est mon prix à moi. D’autres même peuvent te dire 200.000 francs guinéens.

Moi : OK

Lui : Mais moi, j’ai déjà un client comme ça. Essaye de trouver une autre moto.

Moi : D’accord. Merci.

Je suis allé reprendre ma moto chez le commerçant et j’ai continué mon chemin. Avant d’arriver à Friguiadi, j’ai rencontré un autre embouteillage monstre. J’ai tourné pour emprunter l’autre voie. Il y avait une marée de motos sur cette voie. Au fur et à mesure que nous avançons, on constate la présence d’un barrage  devant.

C’est ce qui avait provoqué cet embouteillage. J’ai garé ma moto quelque part au bord de la route pour venir observer. Ici, des agents de la gendarmerie routière sont rigoureusement arrêtés avec en mains des bois sur lesquels sont attachés des caoutchoucs de chambre à air qui servaient de chicotes. Toute personne sur sa moto qui tentait de s’approcher est automatiquement fouettée sans cesse par ces agents. Beaucoup de personnes ont violemment été frappées devant moi. C’est ce qui a poussé beaucoup à rebrousser chemin. J’ai trouvé qu’il était impossible pour moi de passer ici en tant que simple citoyen qui voulait traverser.

Je suis allé rencontrer les agents de sécurité assis dans un coin pour leur expliquer que je suis journaliste et que je suis venu voir comment se passe le respect des mesures sur le lieu. Un d’entre eux m’a conduit chez un commandant et ce dernier à son tour m’a conduit chez le colonel qui était assis sur une chaise sous un manguier. Entouré de deux gardes corps, le colonel a ordonné de me laisser passer. Une fois devant lui, je dis : Bonjour mon Colonel

Le colonel avec un air autoritaire me répond : Bonjour ! Qu’est-ce que vous êtes venus chercher ici ?!

Moi : je suis journaliste et je suis venu voir comment le travail se passe ici.

Lui : tu peux faire ton travail. Mais, je ne veux voir aucun de mes hommes apparaître dans tes images.

Moi : OK mon Colonel.

Pendant que je me dirigeais vers la route pour le travail, subitement une voie m’interpelle. J’ai regardé derrière moi. Je vois le colonel qui me faisait signe de revenir. Le colonel voulait profiter de ma présence sur les lieux pour me montrer les difficultés auxquelles ils sont confrontés et l’indiscipline des citoyens qui ne veulent pas respecter les mesures édictées par les autorités sanitaires.

Moi : oui mon Colonel,

Lui : tu vois ce qui se passe maintenant ? Les gens ne veulent pas respecter. Pourtant, c’est eux qui ont demandé que Conakry soit coupé du reste du pays pour empêcher la propagation de la maladie. Nous, nous sommes là pour faire respecter la loi. Nous avons même fait retourner des officiers ici.

Brusquement le colonel a été interrompu par la présence d’un cadre du ministère de la santé qui voulait rentrer chez lui à Coyah et qui a été empêché par les hommes du colonel. Vu l’intransigeance du colonel et ses hommes. Il a proposé d’appeler le ministre pour que celui-ci intervienne. Mais, le colonel lui dit : Tous les fonctionnaires de l’État qui habitent à Coyah ont déjà reçu un congé sanitaire. C’est soit tu restes à Coyah ou tu restes là où tu étais.

Le médecin : Non je veux rentrer chez moi comme ça.

Colonel : Même, si je te laisse passer aujourd’hui demain encore tu seras là à supplier. On vous connaît.

Le médecin : Non, c’est fini. Si je rentre maintenant, je ne reviens pas d’abord par là.

Colonel : Comme tu savais que tu habitais par-là, pourquoi tu n’as pas pris un document de permis de voyage ce matin avant de sortir ?

Le médecin : Non je ne pensais pas qu’on allait m’empêcher.

Après cette conversation le colonel tourne vers moi et dis : le journaliste tu vois maintenant ?!

Moi : Oui.

Comme j’ai compris que le colonel voulait vanter le travail de ses hommes sur le terrain et était retissant  à mes questions, j’ai lâché une fine partie de l’information que j’avais déjà reçue sur ses hommes depuis au niveau du premier barrage pour qu’il me donne d’autres informations complémentaires.

Moi : Colonel, savez-vous que vos hommes qui se trouvent au niveau du premier barrage à Topaz font des arrangements avec les motards pour faire passer des gens ? 

Lui : Oui. Bien avant vous, j’ai été déjà informé par l’un de mes chefs hiérarchiques. C’est pour cela qu’aucun véhicule, ni moto, ni piéton ne passent ici. Parce qu’on a constaté qu’une fois les piétons traversent, ils vont aller devant attendre leurs véhicules qui passeront vides au barrage. Et nous avons déployé sur le terrain des agents habillés en civils pour essayer de mettre mains sur ces officiers qui font passer les gens en leur demandant quelque chose.

Moi : Est-ce que vous êtes informés déjà qu’il y a une déviation, c’est là-bas que les motards utilisent pour contourner les barrages et faire passer les gens ?

Lui : Oui, nous sommes informés de cela. D’ailleurs, ce n’est même pas une seule déviation, il y en a deux. Une, de l’autre côté de la route et une autre par là. Nous avons payé les jeunes du quartier pour qu’ils nous aident à identifier les lieux de déviation. Donc, c’est grâce à eux que nous avons su la présence de ces deux déviations qui aboutissent tous à un coin de la Bananeraie.

Moi : est-ce que vous savez qu’il y a des passagers qui empruntent des motos jusqu’à Bangouya. De là-bas, ils empruntent des taxis pour aller à l’intérieur du pays ? 

Lui : oui. Nous avons été mis au courant de l’existence de cette mini gare routière qui se formait à Bangouya. Nous avons envoyé nos hommes. Ils sont partis tout saccagé et chasser tout le monde. Allez-y là-bas aujourd’hui voir. Tout est dans les normes maintenant. Nous avons même installé là-bas une brigade de contrôle.

Moi : OK merci.

J’ai pris la moto et j’ai continué mon aventure. Arrivée à Coyah au niveau du lycée Fily, j’ai aperçu un très long fil de véhicules de transport en commun stationnés à un côté de la route. Ce fil était composé essentiellement des minibus et des Renault 21 remplis de marchandises. Je suis venu à la rencontre d’un chauffeur de minibus chargé de marchandises en partance pour N’Zérékoré.

Moi : Bonjour maître.

Lui : Bonjour. Ça va ?

Moi : Oui cava très bien. Mais, il y a beaucoup de véhicules stationnés ici. Qu’est-ce qu’il y a ?

Lui : Ils ont barré le route devant et ils disent qu’ils n’y a pas de passage.

Moi : Vous partez où ?

Lui : Nous quand même nous partons pour N’zérékoré.

Moi : OK bonne chance.

 

J’ai garé quelque part la moto et j’ai commencé à marcher. Je suis venu à côté d’un autre chauffeur de minibus très inquiet arrêté à côté de son véhicule dont les portes sont couvertes. Ce véhicule était chargé des sacs d’oignons qui avaient commencé déjà à pourrir avec dans le véhicule des sacs du riz. Je lui dis : ça va maître

Lui  : Ça va

Moi : Est-ce que ça passe devant ?

Lui : Non, ils ont barré. Ils disent que personne ne passe maintenant.

Moi : OK. Et vous, vous partez où ?

Lui : Je vais jusqu’à Kindia comme ça. Mon frère nous avons passé trois jours ici. Et si nous passons encore la nuit ici aujourd’hui ça sera quatre jours.

Moi : Mais ça ne passe vraiment plus ou quoi ?

Lui : Non, avant ça passait. On payait de l’argent on passait. Mais, ils ont arrêté d’abord de faire passer les gens.

Moi : Donc, comment vous allez faire avec cette marchandise qui a déjà commencé à pourrir ?

Lui : Nous allons attendre voir s’ils vont libérer au cas contraire on retourne à Conakry.

Moi : Avez-vous l’espoir que la route sera libérée ?

Oui. Nous avons l’espoir quand même. Comme on passait avant, peut-être ils vont ouvrir encore.

Moi : OK bonne chance à vous.

Lui : Merci.

J’ai continué à marcher jusqu’à la fin de la ligne de véhicules à côté du barrage. J’ai trouvé une grande dispute entre les chauffeurs des véhicules qui sont déjà garés depuis longtemps et ceux qui viennent à peine d’arriver. Ces derniers voulaient coûte que coûte stationner devant les premiers ou créer une deuxième ligne parallèle pour se donner une place devant. Mais, les premiers à stationner se sont opposés à toutes ces deux idées. Ils les ont sommés d’aller chercher une place derrière et respecter l’alignement.

J’ai continué à observer la scène entre les motocyclistes et les gendarmes routiers. J’ai constaté que chaque individu qui passait un barrage payait 10.000 GNF aux gendarmes arrêtés sur la route.

En regardant à droite au niveau du barrage, j’ai aperçu un gendarme assis dans un hangar et entouré d’un groupe de chauffeurs. Je me suis approché comme celui qui avait son véhicule ici et qui voulait une négociation pour pouvoir passer. J’ai exactement trouvé que ces chauffeurs étaient en négociation avec ce gendarme pour passer le barrage et aller jusqu’à Kaka. Je suis assis à côté du gendarme tout en écoutant les conversations. J’ai entendu le gendarme dire  » Comme vous avez semé la pagaille ici la négociation est suspendu. Vous allez faire encore deux jours ici avant la reprise « .

Entre temps, un agent qui marchait entre les véhicules stationnés m’avait déjà trouvé en entretien avec un chauffeur derrière. Il m’a soupçonné. Lorsqu’il m’a vu à côté du gendarme, il l’a appelé et lui a murmuré quelque chose à l’oreille. Lorsqu’il est revenu il a changé d’avis  » Pas de négociation personne ne passe « . Et les motos qui venaient maintenant passaient sans rien payer.

Je suis allé reprendre ma moto. Arrivé au barrage personne ne m’a empêché de passer. Destination Kaka. À quelques mètres, après le pont, les gendarmes routiers avaient déjà érigé un barrage. Je suis venu à Kaka avec un sac au dos et j’ai garé à côté d’un jeune homme qui était arrêté près de sa moto avant le barrage. Après salutation, je lui demande :

Mon frère toi aussi tu vas jusqu’où comme ça ?

Lui : Je vais jusqu’à Pita comme ça.

Moi : Non !! Toi tu as des distances à parcourir vraiment. Moi je vais jusqu’à Kindia comme ça.

Lui : OK. Mais ce n’est pas facile de voyager maintenant.

Moi : Vraiment ! Mais comment tu as fait pour passer le barrage de Friguiadi ? Parce que là ce n’est pas facile. Ou bien tu quittes Coyah ?

Lui : Je viens de Hamdallaye comme ça. Mais arrivé à Friguiadi, j’ai pris la déviation et je suis sorti vers la bananeraie.

Moi : Et au niveau du barrage suivant à Coyah ?

Lui : Là-bas je suis venu et j’ai passé sans rien payer.

Moi : Maintenant comment allons-nous faire pour passer ici ?

Lui : Nous allons attendre voir s’ils vont accepter de nous laisser passer.

Moi : OK attendons voir.

J’ai garé quelque part la moto et j’ai commencé à marcher vers le barrage avec toujours mon sac au dos. Arrivé là-bas, je me suis mis à observer la scène. J’ai constaté une grande corruption qui tournait ici en cachette. Après une observation, j’ai constaté que pour passer ici il faut garer le véhicule derrière et déléguer une personne qui vient rencontrer les gendarmes devant. Après négociation, le monsieur retourne et vient avec le véhicule. Arrivé au barrage, il sort la main et tend quelque chose aux gendarmes qui font semblant de l’empêcher de passer. Puis, il traverse le barrage. Les motos et voitures qui sont devant et qui encombrent les lieux sont chassées et repoussées par ces gendarmes qui ont en mains des caoutchoucs. Seuls ceux qui ont négociés passent.

Certains motocyclistes qui ont eu le désespoir de passer ont proposé de suivre une déviation pour ressortir à Kindia si toute fois la route n’est pas libérée. J’ai les ai entendus murmurer et je me suis approché pour mieux comprendre. Je suis venu demander au groupe : Je vous ai entendu parler d’une déviation. Mais où elle se trouve là ?

L’un d’entre eux : Tu vas partir jusqu’à Coyah. Tu prends la route de Forecariah. Arrivé à Gnènguè Hory, il y a une déviation qui aboutit à Kindia.

Moi : Est-ce qu’une voiture peut passer là-bas ?

Lui : Non, seule la moto peut passer.

Moi : OK merci.

Ils étaient déjà nombreux à l’instant ceux qui ont opté pour cette déviation. C’est jusqu’à ce niveau qu’a pris fin notre aventure. Et j’ai pris le chemin du retour sous une pluie battante. J’avais finalement compris comment tous ces véhicules, toutes ces personnes quittent Conakry et se rendent à l’intérieur du pays.

Une enquête réalisée par Mamadou Sanoussy Diallo pour couleurguinee

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