La plume des experts

Citoyenneté : La Guinée mérite –t- elle sa devise : (Travail-Justice –Solidarité) ?

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Par EL Hadj Ibrahima Diallo, activiste de la société civile guinéenne

A son accession à l’indépendance la République de Guinée avait choisi une devise intitulée « Travail Justice – Solidarité ». A observer ce qui s’est passé dans ce pays depuis 1958 l’on est en droit de se demander si notre pays a mérité et continue à mériter ces trois mots qui constituent notre devise.

Avec le mot travail : Au sens économique usuel, le travail est l’activité rémunérée ou non qui permet la production de biens et services. Il est essentiellement fourni par des employés en fonction des connaissances et des compétences en échange d’un salaire et contribue à l’activité économique.

Beaucoup de Guinéens qui évoluent à leur propre compte ou au compte du secteur privé ont travaillé et continuent à le faire avec toutes les difficultés du monde pour fournir des services chers et inaccessibles à la majorité de la population qui croupit toujours dans la misère après 61 ans d’indépendance. Les guinéens individuellement, font leur travail avec beaucoup de difficultés parce depuis soixante et un an l’Etat n’arrive pas à leur assurer le minimum de services sociaux de base (électricité, eau, santé, éducation, routes etc.)

Au temps du régime dictatorial du PDG de Sékou Touré ne disait-on pas souvent que l’Etat fait semblant de payer les travailleurs et les dits travailleurs font semblant de travailler ? Le même système a continué et continue dans notre administration avec de plus fortes doses d’ethnocentrisme, de régionalisme, de corruption et de militantisme zélé au sein du parti au pouvoir comme critères phares du choix et du placement des fonctionnaires à tous les postes de l’administration, de l’armée et des corps paramilitaires. Ce système qui foule au pied la connaissance et la compétence, rend aujourd’hui l’ensemble des secteurs de notre administration médiocres, incompétents, corrompues et incapables de décaisser les ressources que les bailleurs de fonds proposent à notre pays pour son développement.

Avec le mot Justice : La justice est un principe moral de la vie sociale fondé sur la reconnaissance et le respect du droit des autres qui peut être le droit naturel (l’équité) ou le droit positif (la loi). La justice est un rempart qui protège les personnes, garantit les règles du vivre ensemble, les droits et donc les devoirs de chacun.

La justice est une institution qui veille au respect des lois et préserve le droit de chaque citoyen quel que soit son rang social, son ethnie, son sexe etc. La première fonction de la justice est de faire en sorte que tout le monde sans exception respecte le droit.

Le mot justice a –t-il connu une application dans notre pays ?

Sous le régime dictatorial de la première République (1958 -1984) les dirigeants qui ont tué sans jugement plus de 50.000 guinéens dans plus d’une dizaine de complots très souvent imaginaires et inventés de toutes pièces, avaient foulé au pied les principes qui régissent la justice. L’Etat avait le droit de vie et de mort sur le citoyen à n’importe quel moment et de n’importe quelle manière. Le guinéen était arrêté, torturé et tué de la façon la plus atroce (privation d’eau et de nourriture appelé diète, pendaison, noyade, enterrement en vie etc.). La dictature qui a régné sur le pays pendant les premiers 26 ans de notre indépendance a broyé tous les intellectuels, les riches et les belles personnes qui n’avaient pas réussi à fuir hors du pays.

Sous la deuxième république (1984 – 2008) qui a été beaucoup plus humaine par rapport à la première, nous avons connu un complot en 1985 dont les présumés auteurs n’ont connu aucune forme de jugement avant d’être pour la plupart exécutés après toutes sortes de tortures et de sévices dégradants. Ils avaient été liquidés en même temps que la presque totalité des dignitaires du premier régime.

Avec l’instauration d’un libéralisme sans contrôle et une démocratie multipartite le pays a connu une cascade de violations et d’atteintes aux Droits de l’Homme dans les affrontements interethniques en 1991 en Guinée Forestière avec plus de 800 morts. Les tueries lors des événements de Février 1996 (mutinerie de l’armée), de 1998 (Kaporo Rail), des agressions rebelles de 2000, les événements de Janvier et de Février 2007. Aucun de ces cas qui ont connu des violences, des violations et d’atteinte aux Droits de l’Homme n’a connu une véritable justice.

Avec la Junte militaire (2008 -2009) le pays a connu le pire des atrocités dont les massacres du 28 Septembre 2009 avec son cortège de morts, de femmes violées et de blessés dont certains sont handicapés à vie. Il y a eu aussi les massacres des ressortissants de la Moyenne Guinée à Siguiri et dans d’autres villes de la Haute Guinée en 2010 et les exactions sur les populations de la Commune de Ratoma, de Mamou, de Dalaba, de Pita et de Labé au cours de la même Année suite aux élections présidentielles, aucun de ces cas n’a connu jusqu’ici de justice.

Avec le régime dit de président « démocratiquement élu » depuis 2010, le pays connait une justice à deux vitesses. Quand c’est le camp du pouvoir qui se dit victime, la justice est très prompte à dérouler son rouleau compresseur et à sévir et quand c’est l’autre camp ou le pauvre citoyen, c’est le silence et le mépris de la part de l’institution censée rendre justice avec des enquêtes qui sont ouvertes sans jamais de suite. Une comparaison entre les événements de Womey et ceux de Zogota nous donne une première illustration. A Womey une diligence a été observée puisque les victimes étaient du camp du pouvoir tandis que les victimes à Zogota ont été laissées pour compte.   Il y a aussi le dossier de l’attaque dit-on du domicile du président Alpha Condé en 2011 qui a connu la plus grande diligence alors que celui du 28 Septembre traine depuis 10 ans.

Sous ce même régime la commune de Ratoma a connu la mort de 121 personnes qui auraient été tuées par les forces de l’ordre lors des manifestations politiques et sociales pour lesquelles justice n’a été rendue que pour un seul cas et le reste est complètement ignoré. Aujourd’hui les familles des victimes qui continuent de tomber n’ont même plus le droit de récupérer et d’enterrer dignement les corps de leurs proches. Les dépouilles des 11 personnes tuées lors des manifestations anti-3ème mandat les 14 et 15 Octobre 2019 par les forces de l’ordre ont d’abord été confisqués et profanés par le pouvoir jusqu’à début de décomposition avant d’être rendus pour les funérailles et l’enterrement au cours desquels les participants ont été attaqués par les forces de l’ordre jusque dans la mosquée et le cimetière faisant trois morts et de nombreux blessés.

Au moment où l’Etat tue, bastonne et emprisonne illégalement des citoyens pour avoir exprimé leur opposition à un projet de nouvelle constitution, droit que leur confère pourtant la constitution, les promoteurs de la même nouvelle constitution et d’un 3ème mandat en violation flagrante de la loi nagent dans l’argent de la corruption, utilisent les moyens de l’Etat et font la propagande à travers le pays dans une impunité totale.  Justice où est-tu ?

Il est devenu une tradition que le maintien d’ordre se fasse par deux poids deux mesures en fonction des zones où l’opération a lieu. Quand il s’agit de la commune de Ratoma où domine une certaine communauté, le maintien d’ordre est toujours très répressif avec des blessés, des morts et des incursions dans les concessions par les forces de l’ordre pour renverser les marmites au feu, des bastonnades, des soustractions de biens et quelques fois des tirs à balle réelles sur des personnes innocentes qui perdent banalement la vie comme des lapins. Par contre les manifestants dans d’autres communes et quartiers sont à caresser et prier.

Sur un autre plan le peu d’investissements de l’Etat dans les différentes   régions du pays se font dans un favoritisme et une injustice criards et ne connaissent point d’équité. Dans le cadre des fêtes tournantes de l’indépendance par exemple, le montant investi dans une seule région qui compte cinq préfectures dépasse de quelques 237 milliards celui investi dans les trois premières régions qui comptent 14 préfectures.

Au vu de ce qui précède l’on est en droit de se demander si notre pays a mérité ou mérite ce deuxième mot de notre devise

 

Avec le mot solidarité

La solidarité est un devoir social ou une obligation réciproque d’aide et d’assistance ou de collaboration gracieuse qui existe entre les personnes d’un groupe ou d’une communauté du fait du lien qui les unit.

Le premier régime de notre pays a tué dans ces geôles pendant les 26 ans qu’il a duré, plus de 50 000 Guinéens qui ont tous été pris un à un sans jamais bénéficier de la moindre contestation de leurs compatriotes qui ont quelquefois dansé et lapidé des personnes de toutes catégories sociales pendues (Janvier 1971) à travers le pays par exemple. Quand le Dictateur Sékou Touré dans ses discours fleuves qualifiait les accusés de complot de traitres et de contre- révolutionnaires) à abattre des tonnerres d’applaudissements l’accompagnaient pour l’encourager à continuer à commettre les crimes.

En 1985 les présumés comploteurs du coup Diarra et les dignitaires du premier régime presque tous de la même communauté n’ont bénéficié d’aucune compassion des autres communautés de la même façon que les victimes du fameux « complot peul » de 1976.

Les pauvres victimes des déguerpissements brutaux de Kaporo Rail par deux fois (1998 et 2019), celles de Kipé 2, de Dumèze et de Dar Es Salam n’ont bénéficié d’aucune manifestation de leurs concitoyens pour exiger à l’Etat d’arrêter ou de dédommager.

Depuis 2011 cent vingt et un (121) jeunes Guinéens tous issus d’une même communauté a été tués et continuent à l’être dans la commune de Ratoma par les forces de l’ordre sans la moindre justice et cela n’émet ni l’Etat ni le parti au pouvoir qui sont pourtant censés tenir tous les Guinéens au même pied d’égalité l’ensemble des citoyens Guinéens.

Depuis 2011 les divisions politiques, ethniques, régionalistes créés et entretenu par des politiciens qui ne calculent que pour leur seul intérêt personnel ont mis le pays dans des crises interminables reléguant le développement au dernier plan.

Actuellement des membres d’un clan issu presque tous de la même communauté confisquent pour leurs poches, l’ensemble des ressources du pays laissant la population dans une misère noire et dans un déficit total de services sociaux de base (routes et transport public, santé, éducation etc.)  Solidarité où est- tu ?

Depuis 1958 l’Etat Guinéen n’a fait la promotion ni du vrai travail, ni de la justice, ni de la solidarité c’est pourquoi même les pauvres pays sahéliens nous dépassent dans tous les domaines malgré les immenses richesses du sol et du sous –sol de notre Guinée.

Au vu de ce qui précède l’on n’est en droit de dire que la Guinée doit fournir d’énormes efforts pour mériter sa devise. (Travail-Justice –Solidarité) si non elle doit s’en débarrasser pour ne pas être en porte à faux avec une devise qu’elle a toujours violé et continue à violer.

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