L'invité de la rédaction

En exclusivité: Le Franco-guinéen, Thidiane Doukouré, consultant international, spécialisé dans la conduite et le pilotage de programmes opérationnels cofinancés par la Commission Européenne en France outre-mer.

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« Je pense sincèrement que la première erreur est de considérer la Guinée comme un pays potentiellement riche. C’est notre erreur historique. La Guinée est un pays pauvre avec des potentialités qui ne sont pas des richesses à l’état brut » dixit le Franco-guinéen, Thidiane Doukouré, consultant international, spécialisé dans la conduite et le pilotage de programmes opérationnels cofinancés par la Commission Européenne en France outre-mer.

Bonjour Monsieur Thidiane Doukouré. Merci d’avoir accepté d’accorder à notre quotidien électronique cet entretien pour parler de la situation politique, économique et sociale de notre pays.

Tout d’abord, pouvez-vous vous présenter brièvement à nos lecteurs ?

Thidiane Doukouré

Bonjour Monsieur Diallo, en préambule, permettez-moi de vous remercier ainsi que vos lectrices et lecteurs très nombreux à travers le monde.

Je suis Thidiane Doukouré, Chef d’entreprise

Des études en Guinée, au Maroc et à Poitiers (France), un Master de finances publiques et gestion de projet et, auditeur de l’ENA (Ecole Nationale de l’Administration).

J’ai travaillé une dizaine d’années dans la haute administration française. Le dernier poste occupé fut à la DGEFP (Délégation Générale à l’Emploi et à la Formation professionnelle) en qualité d’expert AT de la Gestion du Fonds Social Européen (FSE). En 2014, j’ai créé mon cabinet ECP (European Carib’Project), spécialisé dans l’ingénierie financière des programmes européens dans les régions d’outre-mer sus mentionnées.

 

A quand remonte votre dernier séjour en Guinée ?

Thidiane Doukouré

En février 2019, avec un séjour de 5 semaines.

Quel est le regard du franco-guinéen que vous êtes sur la gestion de notre pays par un autre franco-guinéen ?

Thidiane Doukouré

Une question très complexe car multidimensionnelles.

En premier lieu, il faut rappeler l’immense espoir de tous les franco-guinéens à l’élection de l’un des nôtres à la magistrature suprême de notre pays, l’arrivée d’un nouvel acteur n’ayant pas participé à la gestion passée du pays représentait, nous semblait-il, une garantie de changement de méthode de gouvernance.

Hélas, après 9 années de gouvernance, force est de constater que le changement attendu n’est pas à la hauteur des espérances, pas seulement par la faute du Président Alpha Condé mais également par la faute de tous les guinéens, moi en premier. Car ma conviction profonde est que chacun de nous est responsable à son niveau et que globalement la situation de la Guinée engage la responsabilité de tous les guinéens et pas seulement celle du Président de la République, même si la sienne est plus importante.

En second lieu, le mode de gestion administrative très centralisée à la française héritée de la colonisation et toujours mise en œuvre avec les ressources internes et externes des faibles est une erreur stratégique qui ne permet pas de résoudre les problèmes de société à la base (éducation, santé, infrastructure, agriculture).  Il y a une concentration néfaste des maigres moyens humains et matériels à Conakry sans aucune efficacité

La Guinée est composée de quatre régions naturelles qui doivent être gérées avec une grande autonomie comme les cantons en Suisse. Il suffit de libérer les énergies en créant les conditions d’une décentralisation et de la gestion au plus près des besoins. Un pays comme la Guinée avec à peu près 13 millions d’habitants n’a pas besoin de pléthore de ministère. Une dizaine de cabinets ministériels à Conakry suffirait amplement et le reste des moyens doivent être délocalisés au niveau local pour une gestion saine et efficace.

En fin, un renouvellement de la nomenklatura est indispensable afin de permettre une gestion moderne et efficace de la chose publique. 40 ans après, je retrouve les mêmes aux responsabilités. Comme disait Einstein « les mêmes méthodes produisent toujours les mêmes résultats ».

Actuellement le sujet qui défraie la chronique dans notre pays est l’obsession de se maintenir au pouvoir après le deuxième et dernier mandat constitutionnel de l’actuel président. Comment vous observez tout cala de loin ?

Thidiane Doukouré

La Guinée est l’un des rares pays au monde qui est en perpétuel recommencement et sans aucun apprentissage de son passé et plus c’est incroyable mieux c’est.

Pendant que tous les pays du monde se battent dans une mondialisation effrénée qui accroit la concurrence à tous les niveaux, en Guinée on débat d’un sujet inconstitutionnel qui n’a aucun sens.

La Guinée, pays de paradoxe, construit des hôtels 5 étoiles alors qu’il n’y a pas de poubelles et ça ne choque personne. On décrète des journées entières pour l’assainissement de la ville alors que le ministère de la santé et aussi sale que la ville. Chacun balaie devant sa porte mais pousse ses déchets chez le voisin. C’est comme si le guinéen était anesthésié et ne voyait pas le reste du monde.

Regardez nos voisins, le Sénégal avec les réalisations de Monsieur Macky Sall en très peu de temps. Nous, en Guinée, on discute de faux sujets pour ne pas aborder les vrais sujets que sont l’éducation, la santé, la logistique, la gestion des déchets, l’autosuffisance alimentaire, entre autres. Personne ne veut aborder les vrais sujets. On se complaint dans des débats sans fin et toujours la même chose comment garder le pouvoir.  A l’équipe dirigeante » Le jour où le pays se réveillera ça va faire très mal »

Le sujet qui défraie la chronique de notre pays est un faux sujet qui n’a aucun sens et qui n’aura aucun sens devant l’histoire.

Après la mise en place du Front pour la défense de la constitution FNDC à l’intérieur du pays, des antiennes sont en train d’être installées dans certains pays d’Europe et d’Amérique par la diaspora guinéenne. Etes-vous associé à ces activités ? 

Thidiane Doukouré

Défendre sa propre constitution, c’est complètement fou, pour autant on est dans l’obligation de le faire. Je considère que chaque citoyen guinéen est légitime pour mener ce combat, personnellement, je vais m’engager auprès du FNDC France.

Les partis alliés du RPG arc-en-ciel à leur tour viennent de mettre en place ce qu’ils appellent la coalition pour la nouvelle constitution. Pensez-vous qu’il y a un risque d’aboutir à l’appel à l’affrontement lancé par le chef de l’Etat il y a quelques mois ?

Thidiane Doukouré

Je pense que c’est une erreur historique dû au manque de renouvellement dans les partis politiques ; donc le seul prisme c’est le passé, pas de projection possible. On fait ce qu’on sait faire un point c’est tout. On a un chef qu’on garde car on ne sait jamais de quoi demain sera fait. Mais en agissant ainsi on met en péril l’avenir de plusieurs générations de guinéens.

Je pense sincèrement qu’il y a un grand risque car la nouvelle génération connectée et consciente ne se laissera pas faire.

A son accession au pouvoir, le président Condé avait indiqué avoir hérité d’un pays sans Etat. Pensez-vous que s’il quitte le pouvoir au terme de son deuxième mandat, il aura laissé un Etat à son successeur ?

Thidiane Doukouré

Difficile à dire, j’observe simplement qu’à l’occasion du décès du Magistrat Maitre Kéléfa Sall, que son âme repose en paix, la Guinée a montré au monde entier qu’il n’y avait pas d’Etat en Guinée. L’Etat doit être dissocié des personnes physiques qui en ont la gestion à un instant T.

Pour service rendu à la Nation, ce Monsieur avait droit aux honneurs de la République, l’occasion manquée de montrer qu’il y avait un Etat, c’est très dommageable pour l’image du pays.

Selon vous, le changement, qui était le slogan de campagne du candidat Alpha Condé, s’est-il opéré en Guinée ?

Thidiane Doukouré

En partie oui. Il y a évidemment des changements. Par exemple, la fête de l’indépendance tournante de ville en ville est une très bonne initiative. Les hôtels et l’électricité même si ce n’est pas suffisant.  Ce qui a manqué à mon avis, c’est une vision d’ensemble et un pilotage stratégique par gestion de projets structurants dans une démarche moderne et non partisane.

Selon vous, quelle pourrait être la position de la France si jamais le président Alpha Condé décidait demain de passer à la vitesse supérieure pour élaborer et faire adopter une nouvelle constitution dans l’unique objectif de se maintenir au pouvoir ?

Thidiane Doukouré

La position de la France est claire, l’avenir de la Guinée appartient aux guinéens, même si le Président Macron a mis en place, pour la première fois à l’Elysée, une équipe issue de la Diaspora (des Binationaux) afin de développer une nouvelle approche des relations entre la France et les pays africains.

La mobilisation des guinéens aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur sera la clé de voûte.

A nous de dire au monde ce que nous voulons, la majorité des dirigeants des pays dans le monde sont des jeunes (45 ans en moyenne) très sensible à la mobilisation des citoyens. A nous de montrer ce que nous voulons.

 L’actuel président français n’est ni de la droite ni de la gauche traditionnelle. Cette position médiane n’est-elle pas une ambiguïté de plus de la politique africaine de la France ?

Thidiane Doukouré

L’actuel Président français est jeune et, le clivage gauche droite hérité du passé n’est plus opérant dans une économie mondialisée et dominée par des multinationales. Ce qui est de mise c’est le pragmatisme et l’efficacité des politiques mises en œuvre et non des positions dogmatiques.

La nouvelle génération est dans une démarche gagnant /gagnant et non gauche /droite.

Parlons un peu de développement, ’puisque c’est votre domaine de prédilection. Selon vous, comment notre pays pourrait-il sortir de ce paradoxe qui fait de lui un pays potentiellement riche avec une population extrêmement pauvre ?

Thidiane Doukouré

Je pense sincèrement que la première erreur est de considérée la Guinée comme un pays potentiellement riche. C’est notre erreur historique. La Guinée est un pays pauvre avec des potentialités qui ne sont pas des richesses à l’état brut.

Explication de texte :

Une richesse est une valeur créée (or, argent) disponible.

Un potentiel est une valeur à créer.

La plupart des pays au monde regorge de potentiel, la Guinée n’est pas une exception quoi qu’on en dise.

La Guinée ne dispose pas de valeur mais un potentiel et, pour développer ce potentiel, il faut des ressources techniques et financières. Dans une telle situation, la priorité est de développer une ressource technique propre c’est-à-dire disposer de cadres guinéens formés et performants afin de développer en partenariats avec les bailleurs de fonds le potentiel.

La première richesse d’un pays est son capital humain. Il n’y a pas de miracle en la matière. Connaissance, apprentissage, humilité, rigueur et probité intellectuelle, c’est ce qui nous manque pour transformer notre potentiel en richesse réelle et disponible.

La Guinée a un capital humain formé de très haut niveau MAIS malheureusement il est à l’extérieur et fait le bonheur des autres pays

Parmi le trio mine, agriculture et tourisme, dans quel secteur faut-il mettre un accent particulier ?

Thidiane Doukouré

L’agriculture pour plusieurs raisons principales :

  • L’environnement est favorable, tout pousse en Guinée en qualité et en quantité
  • Le seul secteur pourvoyeurs d’emplois notamment pour les jeunes
  • L’existence d’un marché attractif interne et externe (CEDEAO)
  • Le besoin de produit naturels à l’échelle internationale

Etes-vous optimiste ou plutôt pessimiste pour notre pays ?

Thidiane Doukouré

Vous savez, le seul trait qui caractérise les guinéens de la Diaspora c’est l’optimisme.

Mais un optimisme engagé, les choses arrivent toujours par notre activité, nous sommes responsables de notre destin, aide-toi le ciel t’aidera.

Votre dernier mot ?

Thidiane Doukouré

Je vous remercie vivement pour cet échange. Je pense que nous devons développer les espaces d’échanges afin de s’éclairer les uns les autres. Nous sommes nombreux acteurs à l’extérieur, vous êtes nombreux acteurs à l’intérieur. Il faut travailler ensemble, la Guinée est et sera ce que nous voulons ensemble qu’elle soit. Chaque citoyen fait partie du peuple. Il ne faut pas laisser les politiciens parler à notre place. Nous sommes chacun une partie du peuple de Guinée.

Toutes mes félicitations pour cette nouvelle rubrique, agissons au quotidien et ne croyons pas au destin individuel pour changer notre pays chacun de nous peut et doit agir.

Grand merci à vous et à vos lecteurs.

Propos recueillis par

Habib Yembering Diallo

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