L'invité de la rédaction

Guinée : A cœur ouvert avec Amadou Diouldé Camara, journaliste, expert en développement International et initiateur du projet « Engagé pour une Guinée Meilleure » (EGM)

Je suis convaincu qu’il n’y a pas de guinéen méchant qui déteste systématiquement et qui voudrait faire du mal à la Guinée et aux Guinéens. Je suis aussi convaincu que le Peuple de Guinée est le meilleur qui puisse exister, et que nous tous nous aimons la Guinée, et que peut être la différence entre nous c’est notre niveau d’engagement pour faire de la Guinée aussi meilleur qu’elle puisse être, dixit Amadou Diouldé Camara, journaliste, expert en développement International et  initiateur du projet « Engagé pour une Guinée Meilleure » (EGM).

Bonjour M. Camara. Merci d’avoir accepté d’accorder la deuxième partie de cet entretien à notre quotidien électronique couleurguinee. Info.

Couleurguinee.info

Même si vous n’êtes pas un homme politique, en tant que citoyen, quel est votre regard par rapport à la situation qui prévaut dans notre pays, avec notamment les consultations que le chef de l’Etat a chargées le Premier ministre de mener ou encore l’organisation des élections législatives avant la fin de cette année ?

Amadou Diouldé Camara

Honnêtement je pense que consulter, discuter et échanger quand toutes les parties sont de bonne foi sont une très bonne chose. Surtout dans un contexte où l’on parle de démocratie. Le dialogue et les contradictions sont indispensables pour le progrès en société, mais encore une fois, faudrait-il que les parties en présence soient animés d’esprit de bonne foi pour faire avancer les choses dans la bonne direction et pour le bien de tous, au lieu de faire avancer d’agendas personnels.

Quant aux élections, je trouve très déplorable que chez nous, nous ne parlons et nous ne nous occupons que d’élections et de la politique. On dirait qu’il n’y a que cela que nous avons à faire chez nous. La Guinée et le Peuple de Guinée, les citoyens ou les vrais gens de chez moi à Siligueme (Mali), ou à Gnagassola (Singuiri), ou encore Panziazou (N’Zerekore) et Daramagniki (Telemelé) n’ont besoin que de développement. Un point et c’est tout !

C’est là où il me semble qu’il y a de manque de bonne foi de la part du leadership. Si non, tout ce que nous avons à faire c’est de fixer le calendrier électoral que nous suivons en respectant les règles de jeu.  Vous savez, si je devenais Président de la République un jour (rire…. Je n’en ai pas l’ambition), l’une des premières reformes majeures que j’entreprendrais serait de supprimer la CENI (entre autres) et d’autres institutions et structures qui ne servent presque à rien. La CENI est trop inutile et source de problèmes. J’en ai des idées que je pourrais partager. Peut-être on aura le temps pour que je puisse aller dans les détails un jour.

Voyez-vous, depuis 2011, et même avant, nous n’avons vécu et connu presque que de manifestations, et d’ailleurs ceci revient à ce dont je parlais dans la première partie de cet entretien : les effets de la diversité ethnique. Le manque de capital social de confiance qui génère les désaccords et les disputes qui mettent en cause la stabilité sociale, politique et surtout institutionnelle et qui, à son tour, anéantit le processus de développement économique.

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L’enjeu de ces consultations concerne une nouvelle constitution qui polarise l’attention et divise profondément les Guinéens. Qu’est-ce que tout cela vous inspire comme commentaire ?

Amadou Diouldé Camara

Franchement je ne sais pas. Mais d’abord, Monsieur Diallo, êtes-vous convaincu que les Guinéens sont profondément divisés sur cette question ? Regardons et observons l’évolution des choses. L’avenir nous dirai mieux, comme on dit en Anglais « time will tell ».

Oui, dans une certaine mesure je suis d’accord avec vous, quand on se limite à ce qu’on voit superficiellement, on est tenté de dire qu’il y a une confusion et une anarchie totales. Et là, je trouve pitoyable de voir autant d’énergie, de passion et d’agitation au tour de notre Constitution. La question qu’il faut se poser est de savoir en quoi la Constitution, dans sa forme actuelle, nous empêche d’avoir un produit intérieur brut (PIB) de 8 mille dollars américains par an et par tête d’habitant, qui nous met dans la tranche des pays (à revenu moyen) émergents, selon les estimations de la Banque Mondiale.

Ce qui permet généralement à tous les 12 ou 13 millions de Guinéens que nous sommes d’avoir au moins 3 repas par jour, d’avoir d’infrastructures sanitaires et scolaires décentes avec un personnel qualifié, des routes de qualité (pour faire, par exemple, entre Kindia et Conakry 1h 30 au maximum au lieu de 6 à 7h en voiture) de l’eau à la pompe avec de l’électricité 24h et 7j/7 etc. Est-ce que notre constitution actuelle nous aide ou nous en empêche d’avoir ceci ? Je laisse cette réponse a vos lecteurs.

Ce que je dis souvent à mes amis et proches, et c’est ce que je vous disais tantôt d’ailleurs, qu’il nous faut du leadership qui sait ce que nous voulons, et comprend nos problèmes (c’est-à-dire ce qui nous empêche d’avoir ce que nous voulons), les causes fondamentales à la base de ces problèmes, et surtout un leadership qui a les qualités (formation, expérience, qualités morales), la détermination et l’engagement à apporter les solutions adéquates et appropriées à nos problèmes. La constitution n’est qu’un texte légal, une boussole qui nous guide, mais quelle que soit sa qualité s’il n’y a pas de bon capitaine (qualifié) on ne pourra pas bouger.

Le Président Obama disait qu’il nous fallait en Afrique d’institutions fortes, et moi j’y ajoute qu’il nous faut aussi et surtout de grands hommes Comme Léopold Sedar Senghor et Nelson Mandela, car ce sont eux (les grands hommes) qui font et perpétuent les institutions fortes.

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Cette histoire de nouvelle constitution a fait ressurgir le débat générationnel. L’engagement de certains jeunes pour une nouvelle constitution n’a-t-il pas battu en brèche l’idée selon laquelle il faut que les vieux passent la main aux jeunes ?

Amadou Diouldé Camara

Justement c’est qui m’a amené à vous dire que cette situation était en train de nous plonger graduellement dans une confusion et une anarchie. Vous savez, et je vous le disais tantôt d’ailleurs, l’histoire socio-politique de notre pays a été telle que la crème (intellectuelle) du pays, pour l’essentiel, a jeté l’éponge ou a été anéantie par un système que nous même, nous avons engendré, et ceci a laissé la voie libre aux moins brillants sans conséquence. Ces moins brillants parce que peut-être ils ne mesurent pas la gravité de leurs actes, foncent sans reculer, et sans se soucier de trop des implications et conséquences des actes qu’ils posent aujourd’hui sur le cheminement de la Nation et sur la vie des générations à venir. Et pire encore, et il me semble malheureusement que nous avons atteint ce stade aujourd’hui chez nous :  que les moins brillants ne savent pas qu’en vérité qu’ils n’en savent pas, et qu’ils commandent et dictent la marche à suivre par et pour tout le monde. Vous savez il y a ce « dicton » qui dit : ne pas savoir n’est pas grave, et savoir qu’on ne sait pas c’est encore bien, mais ne pas savoir qu’on ne sait pas c’est catastrophique.   Ceci nous amène dans ce qu’on appelle « la vérité du village », c’est-à-dire qu’il y ait un mensonge mais que tout le village estime que c’est une vérité. Cela devient alors la vérité même si c’est le contraire et c’est nuisible.

En ce qui me concerne, je ne pense pas qu’il y ait d’homme providentiel. Si le changement de la Constitution a pour seul et unique objectif de maintenir un individu au pouvoir, je dirais  sans ambages et sans hésitation qu’il ne faut pas s’aventurer sur ce terrain. Mais s’il s’agit d’en réajuster quelques dispositions pour les adapter à des nouvelles réalités édictées par l’évolution de la société, je dirais oui, et que c’est salutaire d’ailleurs de revoir la Constitution, parce qu’elle doit refléter ce que nous sommes et nos aspirations légitimes en tant que Peuple.  Voyez-vous, la Constitution des Etats-Unis, par exemple a 232 ans aujourd’hui et elle a été révisée, je pense, 27 fois. Cela veut dire qu’en moyenne tous les 8 ans et demi elle a été révisée, mais elle n’a jamais été changée. Vous vous rappelez, je disais la première partie, que (selon la théorie des ordres sociaux) c’est un cadre institutionnel et organisationnel impersonnalisé (pas taillé sur mesure) et perpétuellement vécu qui donne le développement ? Peut-être vous en savez un peu qu’on a parlé ici du « miracle » ivoirien dans les années 70 et 80, au temps de feu Président Félix Houphouët-Boigny. D’abord je ne pense pas qu’il y ait de miracle économique. C’est de la démagogique pure et simple. Vous faites le diagnostic approprié, vous comprenez c’est qu’il faut à l’économie, vous faites ce qu’il faut (investissement, formation du capital physique ou humain, réalisation d’infrastructures etc.), et immédiatement vous avez la croissance. C’est aussi simple que ça !

Evidemment, il faudrait aller un plus loin pour s’assurer qu’il y a une redistribution équitable des richesses crées.  Pour y revenir, dès la disparition du Président Boigny l’édifice s’est écroulé, et le pays a presque chaviré, et jusqu’à présent d’ailleurs il y a beaucoup d’incertitude. Prenez un autre exemple, celui du Sénégal avec Léopold Seder Senghor. Ce pays  n’avait pas beaucoup de potentiel en ressources naturelles comme la Côte d’Ivoire mais comme leur premier Président a compris (certainement très tôt) qu’il n’était pas providentiel, il a préparé le terraine et est parti à temps, et aujourd’hui le Sénégal fait partie du cercle restreint de pays africains  qui ont pris leur véritable envole, certainement irréversible en matière de développement économique, social et humain. Et souvent je dis à mes amis qui font les éloges de l’actuel Président Rwandais Paul Kagame, d’attendre de voir l’épilogue. Espérons qu’il va comprendre, préparer le terrain et quitter à temps…sinon son pays serait toujours exposé au même syndrome. Alors pour répondre à votre question, je pense qu’il faut que nous comprenions qu’il nous faut un cadre institutionnel et organisationnel adéquats et éternels avec des grands hommes, et non d’invendus éternels, parce qu’il ne peut y avoir d’ailleurs.

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Certains observateurs estiment que le mal guinéen est si profond qu’il ne se traite pas avec une simple alternance à la tête de l’Etat. Ils préconisent une refondation pure et simple de notre pays. Quel est votre avis sur cette question ?

Amadou Diouldé Camara

Je suis en partie d’accord avec vous. Mais d’abord permettez-moi de préciser un point de vue. Moi, je pense que les problèmes que nous avons ne se résument pas en une seule personne (fut-elle le Président de la République), encore moins un régime politique, mais c’est plutôt le système en place. Je suis convaincu qu’il n’y a pas de guinéen méchant qui déteste systématiquement et qui voudrait faire du mal à la Guinée et aux Guinéens (contrairement à ce que beaucoup de personnes croient et disent aujourd’hui). Je suis convaincu que le Peuple de Guinée est le meilleur qui puisse exister, et que nous tous nous aimons la Guinée, et que peut être la différence entre nous c’est notre niveau d’engagement pour faire de la Guinée aussi meilleur qu’elle puisse être.

Maintenant, par rapport à votre question (pause…), vous parlez de la refondation du pays ou de l’Etat guinéen ? S’il s’agit de la question de l’Etat guinéen, je pourrais vous donner mon humble avis. D’ailleurs cette question de l’adéquation de notre Etat, à mon humble avis, aurait une forte corrélation avec les problèmes complexes et même redoutables que nous affrontons depuis très longtemps, et qui a leur tour pourraient avoir de liens étroits   avec les origines et les causes profondes à la base de la diversité et des divisions ethniques en Guinée, et en Afrique de façon générale. J’avais même pensé que vous  me poseriez cette question. Mais votre question m’amène à y revenir, tout de même. La complexité des problèmes que nous affrontons aujourd’hui pour l’essentiel dans les pays africains vient en grande partie des origines historiques de la naissance des nations africaines et par ricochet de leur composition sociologique.

D’abord, naturellement l’Afrique est l’une des sociétés les plus ethniquement diverses au monde. Toutes les grandes sources de données fiables comme l’Encyclopédie chrétienne mondiale, l’Encyclopédie britannique, le Recueil Factuel de CIA etc. s’accordent qu’il y a environ 13 000 groupes ethniques sur la planète Terre dont plus de 65% des groupes ethniques sont en Afrique.

Ensuite, jusqu’en 1885 (avant la conférence de Berlin), dans les sociétés africaines à l’image des autres sociétés dans le monde et à travers les âges, il y a eu des organisations géopolitiques (royaume, et empire etc.) qui naissaient et grandissaient, atteignaient leur apogée, et parfois disparaissaient ou se transformaient pour s’adapter aux évolutions de la société. Il en a été ainsi partout dans le monde jusqu’à ce qu’on parvienne à développer un cadre institutionnel approprié qui facilite le processus de création des richesses pour pouvoir faire face aux besoins de vie.  Mais en 1885, à la Conférence de Berlin, les puissances d’alors se sont réunies et sans tenir compte du parcours civilisationnel du continent africain (qu’ils ont plutôt balayé d’un revers de la main) se sont entendues sur une répartition géopolitique de l’Afrique qui ne tenait pas compte du vécu, de l’histoire et des normes institutionnelles et organisationnelle du contient indispensable à tout développement.  Et alors malheureusement, on a mis ensemble des groupes ethniques qui n’ont jamais vécu ensemble. Et cela prend du temps pour que les gens travaillent et s’accordent sur un cadre institutionnel que tout le monde va respecter. Et la Guinée n’est pas une exception.

Cette situation a eu et en a jusqu’à présent d’ailleurs, des conséquences dévastatrices pour l’Afrique, et ce sur beaucoup de domaines notamment économique et politique (institutionnel).

Sur le plan économique, par exemple, Dr Francis Deng (1997) disait que cette répartition de l’Afrique ne visait que l’approvisionnement des industries de la métropole (occidentale) en matière première.  Ceci se vérifie jusqu’à aujourd’hui. En 2015 la population américaine ne représentait que 5% de la population mondiale, les africains un peu plus de 10% et les chinois environ 15%. Mais le volume de participation des Etats-Unis dans le commerce mondial était de 13%, la Chine 18% et l’Afrique 2%. Encore pire dans les 2% de l’Afrique plus de 70% de la participation était des matières premières brutes. Il y a peu de pays africains (à part le Botswana, un peu l’Afrique du Sud et certains pays magrébins dans une certaine mesure), qui sont véritablement sur le chemin pour renverser cette tendance.

Plus grave encore, Monsieur Diallo, c’est le fait qu’il nous a été imposé des normes de vie c’est-à-dire les cadres institutionnels qui régissent notre vie en société. Vous vous rappelez du lien qui existe entre les institutions informelles  (qui engendrent normalement les autres) et celles formelles ? Combien de Lois Fondamentales, de Constitutions connaissez-vous en Afrique qui ne soient pas de copies conformes ou presque de la Constitution de la métropole ? Le problème vient de là.  Même la langue dans laquelle vous m’interviewez n’est pas ce que nous sommes. Toutes nos institutions formelles sont des copies de quelque chose venu d’ailleurs. Nous sommes régis par des règles de jeux que nous nous ne connaissons pas et n’en sont pas notre émanation. Et vous avez bien fait de poser la question : Qu’est-ce qu’il faut faire ? Jetez ces normes que nous avons héritées de forces depuis 1885 dans la poubelle, pour repartir à ce que nous étions avant 1885 ? La question vaut son pesant d’or.  Elle mérite d’analyses approfondies et de réflexions très sérieuses par de personnes ayant les qualités intellectuelles et morales. Je pourrais donner mon humble avis à une autre occasion.

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Seriez-vous par exemple favorable à une présidence tournante pour atteindre l’objectif que vous vous êtes fixé, à savoir combattre l’ethnocentrisme ?

Amadou Diouldé Camara

Non, pas du tout.  Pourquoi ? Je n’ai aucune garantie qu’une telle approche serait la solution à nos problèmes. Je ne pense pas qu’il soit possible d’éradiquer l’ethnocentrisme et les divisions ethniques, qui sont des résultantes de la diversité ethnique, mais plutôt créer les conditions pour contenir les effets qu’ils génèrent : manque de capital social de confiance, disputes, instabilités politiques, sociales, institutionnelles, corruption etc.  Notre objectif, dans le cadre de notre projet EGM, c’est de faire comprendre et accepter à nos compatriotes la réalité implacable sur l’existence de ce phénomène qui gangrène notre société et qui piège nos efforts d’édification d’une nation forte que nous tous nous voulons.   Je dirais qu’il faut doter la Guinée d’instituions qui répondent à ce que nous sommes et à nos aspirations, en créant un environnement juste et équitable favorable à la libre compétition. Le potentiel que nous avons et que nous sommes en tant que Peuple et Nation, fera de nous une puissance référentielle et admirable.

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A l’occasion de ces consultations, un responsable politique a proposé que le mandat du président de la République soit de 7 ans non renouvelable. Qu’en pensez-vous ?

Amadou Diouldé Camara

Je ne suis pas d’accord. Quel est l’argument de cette personne. Je pense qu’il faut éviter de faire des propositions sur la base du simple bon sens ou des humeurs, surtout quand il s’agit de questions aussi vitales que l’avenir de toute une nation. Les Etats-Unis sont une société presque aussi diverse que la Guinée et la population est aujourd’hui environ 40 fois plus grande que celle de la Guinée, mais depuis toujours ils n’ont qu’un mandat de 4 ans, mais ils restent nominalement la première puissance économique et politique au monde. Ils ont été l’hégémon pendant presque plus d’un siècle.

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Le mot de la fin

Amadou Diouldé Camara

Je vous remercie infiniment, j’espère que nous aurons une autre occasion pour parler plus amplement de notre projet EGM, et de comment nous comptons travailler pour renverser la tendance afin de faire de la Guinée aussi meilleure qu’elle puisse être.

Propos recueillis par

Habib Yembering Diallo

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