Au cours de ces dernières années, nous avons assisté à une dépréciation sans précédent du Franc Guinéen à tel point que nous nous demandons quelles sont les facteurs explicatifs de la dégringolade de notre monnaie.

D’entrée de jeu, il faut savoir que la monnaie est censée reflétée la valeur de la production mais aussi et surtout l’état de santé dans lequel se trouve l’économie. En observant la tendance au cours des 10 dernières années, l’on se rend compte que la dépréciation de notre monnaie a commencé au cours de l’année 2014 (juste un peu avant l’élection présidentielle de 2015).

A date, l’instabilité accrue de notre monnaie devrait attirer l’attention particulière de la Direction de la politique monétaire de la Banque Centrale de la République de Guinée (BCRG) afin de mener une étude sérieuse en coordination avec l’équipe de la Direction des Etudes et de la Recherche (Direction au sein de laquelle j’ai d’ailleurs effectué mon stage pratique de février à mai 2014) qui est composée d’une équipe très compétente en matière de recherche.

En attendant les résultats d’une telle étude, nous nous faisons le devoir de présenter de façon théorique quelques causes de la dépréciation du GNF (à notre entendement) sans pour autant songer utiliser un modèle macroéconomique afin de faciliter la compréhension de notre public cible qui n’est pas forcément composé d’économistes aguerris d’une part et d’autres part pour des raisons de simplification. Sur ce, nous pensons que l’accélération de la perte de valeur de notre monnaie s’expliquerait par l’accroissement de la masse monétaire sans que cela ne suive véritablement l’évolution des fondamentaux de l’économie, une préférence injustifiée des opérateurs économiques et des hauts commis de l’Etat pour les devises, la fixation par les entités du secteur privé de certains prix en devises et enfin le choix du régime de change.

L’accroissement de la masse monétaire sans que cela ne suive véritablement l’évolution des fondamentaux de l’économie :

L’émission des billets de GNF 20 000, mais aussi des nouveaux billets de GNF 5000, GNF 1000, GNF 500 et GNF 100 aurait eu un impact considérable sur l’offre de monnaie (la masse monétaire est passée de 10 366 en 2010 à 29 829 milliards à fin décembre 2019, soit un accroissement de 185% avec un taux de liquidité de l’économie situé à 27,1%) et de surcroit sur l’évolution du Niveau Général des Prix (même si depuis 2011, le taux d’inflation ne fait que baisser alors que les prix des produits de grande consommation augmente sur toute l’étendue du territoire national. Cela prouve à suffisance qu’il n’y a pas de corrélation entre les chiffres diffusés par l’Institut National des Statistiques et l’économie réelle).

Résultat le Franc Guinéen a subi une dépréciation importante depuis le dernier trimestre de l’année 2014 compte tenu de son offre élevée sur le marché de change. Ainsi en 2003, il fallait 2000 francs guinéen pour 1 dollar, il en faut 7 000 en 2006 et 10 300 en septembre 2020 (cours officiel du vendredi 18/09/2020 dans certaines banques pour des clients désirant se procurer de plus de 5 000 dollar). La conséquence directe est que le prix des denrées alimentaires tels que le riz, l’huile, le sucre et la farine restent démesurément en hausse. A titre d’illustration, le sac de riz de 50 kg qui coutait GNF 25 000 en 2003 a été vendu à GNF 75 000 en 2004, GNF 120 000 en 2006, GNF 250 000 en 2018 et GNF 310 000 en 2020.  Pendant ce temps le salaire moyen du fonctionnaire guinéen, tourne autour de 2 000 000 GNF représente de 6 sacs de riz en 2020 contre 16 sacs en 2006 et 80 sacs en 2003.

La préférence injustifiée des opérateurs économiques et des certains commis de l’Etat pour les devises :

Elle répondrait principalement aux besoins sans cesse croissants des cadres supérieurs de l’Etat comme signalé ci-dessus d’alimenter leurs comptes personnels mais aussi et surtout de conserver et d’entretenir leurs biens immobiliers à l’étranger et/ou pour faire face à la couverture des frais de scolarité de leurs enfants. A côté de ceux-là figureraient des gros commerçants qui sembleraient fournir chaque jour, des millions de GNF aux cambistes informels en contrepartie de devises.

La fixation par les entités du secteur privé de certains prix en devises :

Ce phénomène n’est rien d’autre que l’existence d’une pratique de la part de diverses entités privées évoluant dans le secteur hôtelier à fixer leurs prix en devise et non en monnaie locale. Cependant selon le code pénal guinéen la seule monnaie légale, c’est-à-dire que l’on ne peut refuser en paiement est le GNF car, tout refus peut entraîner une amende.

Ces entités privées outrepassent cette loi et fixent les frais d’hôtels en dollar ou euro. A côté de ses hôtels se trouvent également certains particuliers notamment les propriétaires des maisons qui fixent le prix du loyer en devises. Cette pratique a été de par le passé l’œuvre de certaines écoles privées évoluant dans le secondaire mais aussi des Universités évoluant dans le supérieur, car, les prix des scolarités des élèves et étudiants étaient fixés en dollar. Cette situation avait perduré au su et au vu des autorités monétaire et financière d’alors sans aucune réaction manifeste de leur part dans le sens d’estomper des telles initiatives et, jusque-là rien n’est fait dans ce sens. D’où l’accroissement de l’offre du GNF sur le marché de change et donc de surcroit sa dépréciation assurée ainsi que de sa corrélation positive avec le fardeau de la dette extérieure.

La Guinée étant un pays à déficit commercial chronique et principalement mono matière première d’exportation, les guinéens vivent strictement des importations pendant que l’économie est non diversifiée, le niveau des prix internes pratiqués sur les marchés nationaux est directement lié au niveau du taux de change de la monnaie nationale face aux devises étrangères. Autrement dit, plus le taux de change est élevé plus les prix pratiqués sur les marchés restent élevés car les commerçants et autres opérateurs économiques répercutent directement l’accroissement du taux de change dans les prix internes proposés aux consommateurs.

Le choix du régime change :

La Guinée a opté pour un régime de change de plus en plus flexible avec constitution des réserves de change. Par ailleurs, un régime de change flexible exige des préalables notamment l’existence des secteurs économiques compétitifs mais aussi et surtout un système bancaire efficace et une économie performante.

Toutefois, avant décembre 2015, la BCRG organisait le Marché Interbancaire de Change (MIC) chaque jeudi dans la salle de réunion du 4ème étage de l’ancien bâtiment. Au cours de la rencontre, elle mettait à disposition du secteur bancaire les devises dont il a besoin (suivant la disponibilité) pour lui permettre de faire face au financement des importations de ses clients et cela selon les réalités de la période (exemple : la BCRG octroyait plus de devises aux commerçants désirant importer les denrées alimentaires et habits pendant le ramadan que ceux important des téléphones portables par exemple). Le 04 janvier 2016, le MIC fut remplacé par le Marché aux Enchères Bilatérales de Devises (MEBD) à taux multiples sous l’impulsion du FMI. A date, la BCRG communique le cours de change chaque matin aux banques. Ce qui fait que ces derniers sont libres de fixer leur cours en tenant compte du cours de la BCRG mais aussi celui international.

Sauf erreur de notre part, le régime de change actuel en Guinée, n’autorise pas la BCRG d’intervenir sur le marché de change en injectant de la devise quand le taux de change dévie de sa trajectoire par rapport au fixing. Ceci offre la possibilité aux banques et autres cambistes agréés de la place de spéculer sur le Franc Guinéen.  C’est pourquoi nous pensons à l’image de la plupart des économistes guinéens qu’un travail préalable est indispensable afin de trouver enfin le régime de change optimal.

Quelques conséquences de la dépréciation du franc guinéen :

À notre entendement, les effets directs de cette dépréciation seraient la hausse du Niveau Général des Prix (NGP), l’augmentation du déficit budgétaire et celui commercial en raison de la perte en compétitivité, le gonflement de la dette extérieure en monnaie locale, l’effritement des réserves de change etc.

Les éventuelles pistes de solutions :  

Nous ne saurons achever cette analyse sans pour autant formuler quelques recommandations à l’égard des autorités monétaires de notre pays. La BCRG doit mener la restructuration du marché de change afin d’améliorer le niveau des réserves de change de la nation. Cette mesure permettra de limiter en partie la forte dépréciation du Franc Guinéen vis-à-vis des principales devises internationales à court terme.

La restauration de la valeur extérieure de la monnaie guinéenne qui est le taux de change ne sera effective à moyen et long terme qu’en résolvant le problème de notre déficit commercial structurel. En effet, la Guinée reste caractérisée par l’existence des déficits jumeaux (budgétaire et commercial) avec une absence ou faiblesse durable du taux de croissance économique. La pression exercée par la demande de devises des agents économiques en contrepartie du Franc Guinéen fera toujours grimper le taux de change, en affaiblissant la monnaie nationale dont l’offre est abondante.

De plus, la BCRG doit veiller au renforcement du contrôle des transactions en devises (origine et destination des fonds), le transfert des soldes journaliers en devises des banques à la Direction de la Supervision Bancaire et aussi la possibilité d’instaurer une zone de sécurité pour la production et l’exportation de l’Or.

Enfin cette petite analyse montre que la résolution de l’épineux problème de changes auquel est confronté notre pays passe essentiellement par la mise en place d’une véritable politique économique en général et une politique de change en particulier   qui s’attaque surtout aux déficits de la balance de commerciale et des finances publiques du pays. Pour y arriver, il sera nécessaire d’impliquer de façon active toutes les institutions économique, monétaire et financière autour d’une réforme majeure dont l’objectif sera l’extraction de l’économie guinéenne des contraintes lourdes qui pèsent sur elle.

Mamadou Safayiou DIALLO
Analyste Économique
Enseignant-Chercheur