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Guinée : La justice provoque un séisme médiatique

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Un vieil adage guinéen nous apprend que « quand le roi s’enfuit, ses courtisans s’envolent ». Les nouveaux ennuis judiciaires d’un pionnier de la presse privée guinéenne constituent un signal fort sur ce qui attend désormais les autres journalistes dans ce pays. Certes ce n’est pas la première fois que des journalistes font l’objet de persécution, mais cette fois la justice a frappé plus fort. La loi sur la presse a été mise de côté au profit de la loi sur la cybercriminalité jugée liberticide par nombre d’observateurs.

En plaçant Elhadj Souleyamane Diallo sous contrôle judiciaire, la justice et les plaignants dans cette affaire pourraient avoir un objectif inavoué. Il s’agirait tout simplement d’envoyer un avertissement aux autres journalistes. Pour leur dire ceci « là où votre symbole vivant n’a pas échappé aucun d’entre vous n’échappera ».

Cette affaire entre donc dans la nouvelle logique de ceux qui nous dirigent. C’est la stratégie selon laquelle la meilleure façon de se défendre c’est d’attaquer. Dans la logique du changement de la constitution dont l’objectif est de permettre à l’actuel président de rester à Sékoutouréya après 2020, les initiateurs de ce changement savent pertinemment que le plus dur est à venir. Ils savent que la résistance populaire s’organisera. Et nul n’ignore que les médias, notamment les radios privées pour l’intérieur et les sites Internet pour l’extérieur, vont jouer un rôle des plus déterminants pour informer les Guinéens.

Dès lors, il faut marquer les esprits. Et pour atteindre cet objectif, il faut s’attaquer au symbole même de la presse. Car Souleymane Diallo n’est pas n’importe qui en Guinée. Même en Afrique voire dans le monde. Cet homme, qui a fait ses premiers pas dans le métier juste après notre indépendance, est incontestablement une icône de la presse africaine.

Sous d’autres cieux, l’homme aurait sa place ailleurs qu’à la DPJ ou chez le procureur. Mais la Guinée est un pays d’exception. Ici la pyramide est renversée. Si demain notre pays décidait de faire le bilan de son évolution démocratique de ces 30 dernières années, Diallo Souleymane serait bien placé pour nous dire quel est ce bilan. En effet, au début des années 90, le Lynx est l’un des premiers journaux qui voient le jour après la libéralisation de ce secteur.

Pour un pays qui s’est illustré dans le culte de la personnalité, critiquer le chef de l’Etat était perçu comme un blasphème. Et pourtant, le Lynx le fera. Lansana Conté est caricaturé et critiqué à tout bout de champ. Les thuriféraires s’agitent. Certains proposent de fermer le journal. D’autres d’enfermer son administrateur. Conté refuse le premier. Parfois il cède sur le second. Diallo Souleymane devient un habitué de la maison centrale. Mais l’homme ne change pas sa ligne éditoriale d’un iota. Finalement le chef de l’Etat s’en accommode.

Le Lynx résistera contre l’intimidation, la manipulation et les tentatives de corruption. Cette résistance à toute épreuve fait du journal une référence en Guinée. Il devient la voix des sans voix. Dénonçant entre autres l’injustice dont est victime un certain Alpha Condé, alors ennemi numéro auquel. A ceux qui continuent de venir raconter au général Conté que le Lynx a écrit ceci ou cela, le chef de l’Etat leur dit « faites vote travail et laissez-le faire le sien ». C’est ainsi que l’hebdomadaire satirique a acquis ses lettres de noblesse.

Un quart de siècle après, vouloir nous ramener en arrière relève d’une utopie dont seuls ceux qui souffrent d’une cécité intellectuelle sont capables de penser. Cette tentative de museler la presse est vouée à l’échec. Dans la nouvelle société guinéenne chacun doit jouer son rôle. Et si les flagorneurs ne savent pas jouer le leur les journalistes, eux, le feront leur travail. Comme l’a dit un autre monument de la presse guinéenne, Boubacar Yacine Diallo, « jetez tous les journalistes en prison, leur voix résonnera toujours ».

                                                                                                                                         Habib Yembering Diallo

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