Le duel sans merci qui oppose ces derniers temps Alassane Ouattara et Guillaume Soro constitue l’illustration la plus parfaite qu’il n’y a aucune logique en politique. Surtout sous les tropiques. Retour sur une crise et ses rocambolesques retournements de situation en Côte d’Ivoire.

Nous sommes en 1990. Le président Félix Houphouët-Boigny est de plus en plus absent d’Abidjan. Il nomme Alassane Ouattara, premier Africain directeur général adjoint du Fonds monétaire international, Premier ministre. Ce dernier assumera correctement ses fonctions jusqu’à la disparition du « vieux » en 1993. Henri Konan Bédié, successeur désigné du père de l’indépendance, voit en Ouattara une menace. Alors, il crée le concept d’ivoirité, une arme infaillible pour barrer le chemin de la présidence à Ouattara.

En 1995, Ouattara s’abstient de se présenter à la présidentielle, laissant le champ libre à Henri Konan Bédié, candidat naturel du Parti Démocratique de Côte d’Ivoire, PDCI. La première tentative de Ouattara pour accéder à la magistrature suprême en 1999 est un échec. Sa candidature est rejetée pour cause de « nationalité douteuse ». Pour la première fois l’ivoirité a eu raison de lui. Henri Konan Bédié sera renversé au mois de décembre de la même année par l’éphémère président-putschiste Robert Gueï.

Après l’instauration du concept d’ivoirité dont l’objectif est d’empêcher Ouattara de se présenter à la présidentielle, la Côte d’Ivoire fait face pour la première fois à une rébellion au nord du pays. Simple coïncidence ou pas, celui qui est visé par cet ostracisme est soupçonné à tort ou à raison d’être le parrain de la rébellion des forces nouvelles dirigée par un certain Guillaume Soro. Le pays  est coupé en deux. Ce pays, qualifié autrefois de la Suisse de l’Afrique s’enfonce dans une crise sans précédent.

La Côte d’Ivoire est profondément divisée entre ceux qui se considèrent comme les vrais Ivoiriens et ceux dont les parents ou les grands-parents se sont installés dans le pays depuis son indépendance grâce à sa prospérité économique et sa liberté dans une sous-région en proie à la pauvreté et à la persécution politique.

Le débat est purement ethnique et régional. Comme un peu ce qui se passe actuellement en Guinée, dès qu’un intervenant se présente, on sait d’avance quel camp il va défendre. Durant la crise, les Ivoiriens, jusqu’ici très fiers de leur pays, sont obligés de s’exiler dans les pays voisins la mort dans l’âme. Les organisations internationales quittent massivement le pays pour s’installer à Dakar ou ailleurs. La Côte d’Ivoire connait une véritable descente aux enfers.

Le tandem Ouattara-Soro, maintient la pression sur le régime. Le premier sur le plan politique. Le second dans le domaine militaire. Obligeant Laurent Gbagbo, arrivé au pouvoir après l’élection présidentielle contestée de 2000 où il avait comme seul concurrent le général Gueï, à abandonner le suicidaire concept d’ivoirité.

Fragilisé  par la crise et la pression de la communauté internationale, notamment l’ancienne puissance coloniale, Laurent Gbagbo n’a plus le choix. Après de multiples reports de la présentielle, Alassane Ouattara sera bel et bien candidat à cette élection en 2010. Et il a un soutien de taille : celui d’Henri Konan Bédié, son « ainé » leader du PDCI et autrefois ennemi politique. ADO déclare « Le président Bédié et moi nous sommes tous des enfants du président Félix Houphouët-Boigny ».

La suite on la connait. Les résultats de cette présidentielles seront contestés. Plongeant le pays dans des violences post-électorales qui auraient fait près de 3 000 morts. Finalement avec l’aide de la France, qui a anéanti l’aviation Gbagbo, Ouattara sera déclaré vainqueur de la présidentielle. Le duo, Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé, leader des jeunes patriotes, sera expédié à la CPI à La Haye. Pendant que l’autre duo, Ouattara et Soro s’installe respectivement à la présidence de la République et à l’Assemblée nationale.

Aujourd’hui Ouattara et Soro sont à couteaux tirés. Chacun est prêt à liquider l’autre, à la fois politiquement voire physiquement. Curieusement, Soro bénéficie, sinon du soutien, tout au moins de la sympathie et de la bienveillance du trio Bédié, Gbagbo et Blé Goudé. On est plus loin d’un autre concept d’ivoirité pour trouver que ce fils de Boyorondian, – terme utilisé pour qualifier les Ivoiriens d’origine malienne, guinéenne ou voltaïque- en fait trop.

Ainsi, dans ce pays d’Afrique de l’Ouest, l’intérêt personnel prime sur toute autre cause. Après avoir instauré le concept d’ivoirité pour écarter Ouattara, Bédié s’était coalisé avec le même Ouattara contre Gbagbo dans ce qu’ils ont appelé le Rassemblement des Houphétistes pour la Paix (RHDP). En s’associant avec Bédié contre Gbagbo, Ouattara avait oublié que c’est le même Bédié qui était à l’origine de l’ivoirité et par conséquent celui par qui le conflit a éclaté.

Laurent Gbagbo, principale victime du tandem Ouattara-Soro, serait aujourd’hui prêt à rejoindre ce dernier pour combattre Ouattara. Lequel, ne trouve pas meilleure récompense pour Soro qu’une accusation de déstabilisation de l’Etat ivoirien qui vaut un mandat d’arrêt international contre l’ancien président de l’Assemblée nationale que certains médias commencent à qualifier de l’ancien chef rebelle.

Mais dans tout imbroglio militaro-politico-judiciaire, la situation la plus abracadabrante est l’acquittement de Laurent Gbagbo et de Charles Blé Goudé par la cour pénale internationale. Dans un continent où, les politiques sont prêts à marcher sur des cadavres pour accéder ou pour rester au palais présidentiel, la cour pénale internationale était un instrument dissuasif. Malheureusement avec près de 3 000 morts, cette cour ne trouve pas un seul coupable.

A moins que la CPI, dont on a dénoncé la partialité entre le camp Ouattara et celui de Gbagbo, ne nous montre les vrais coupables de cette tragédie, les victimes de la cirse post-électorale auront été perte et profit pour permettre à Ouattara de devenir président de la République de Côte d’Ivoire.

Petite conclusion : les alliances et contre alliances parfois contre nature de la classe politique ivoirienne devraient servir de leçon à tous ces militants voire ces fanatiques qui s’agitent dans les différents partis politiques en Côte d’Ivoire et ailleurs sur le continent. Cette situation est la preuve qu’en politique le pire ennemi d’aujourd’hui peut être le meilleur ami de demain. Et vice versa. Pendant ce temps, certains militants sont au cimetière. Que dis-je, ils sont dans une fosse commune.

Par Habib Yembering Diallo, Directeur de Publication de couleurguinee

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