La lettre confidentielle

La lettre confidentielle de Habib Yembering Diallo

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La lettre confidentielle, comme si c’était vrai

Du conseiller aux sciences occultes au ministre

Monsieur le Ministre,

Depuis le pays profond où je suis en mission pour notre projet de nouvelle constitution, je vous adresse cette lettre pour vous rendre compte de l’évolution de cette mission. Tout d’abord, sachez que je suis bien arrivé. Si je ne vous ai pas appelé c’est que, jusqu’ici, aucun réseau téléphonique ne couvre ce village.

A ma question de savoir pourquoi cet enclavement dans le domaine de la communication, on m’a répondu que les sciences occultes d’ici sont incompatibles avec la science des hommes. Le grand Marabout, tout comme les autres habitants du village, fréquenté par des personnalités qui viennent de la capitale mais aussi de pays limitrophes au nôtre, ne souhaitent pas que leur village soit souillé par la communication du monde moderne.

Monsieur le ministre, un autre missionnaire m’a précédé ici. Il était venu au compte du camp adversaire au nôtre. Il avait apporté, dit-on, une somme dérisoire et honteuse au vénéré Marabout que je suis venu voir. Pour être précis, ce montant s’élevait à 10 millions de nos francs. Soit 100 fois moins que l’enveloppe que vous m’avez remise. Du coup, dès que je suis arrivé, il a été renvoyé par celui qui est pour le Marabout ce que je suis pour vous : son assistant.

Monsieur le ministre, nous devons craindre tout sauf ces gens qui n’hésitent même pas à vendre des  tee-shirts qu’ils ont confectionnés pour avoir de l’argent. Pour votre information, ils demandent 50 mille de nos francs par tee-shirt dans un pays où les gens ont du mal à trouver 5 mille pour acheter un plat de riz. Mais, je ne voudrais pas vous vexer. Je ne suis pas en train de dire que l’extrême pauvreté de nos concitoyens fait partie du bilan de notre parti.

Pour revenir à mon sujet donc, Monsieur le ministre, après 3 jours d’attente, j’ai pu enfin obtenir un tête-à-tête avec le très vénéré Marabout. Je lui ai exposé l’objet de mon déplacement, qui est de tout faire pour obtenir l’adhésion massive de la population à la nouvelle constitution. D’entrée de jeu, je lui ai remis une enveloppe de 100 millions tout en indiquant que cette modique somme ne représente que le prix de la kola. Et que, si jamais, nous atteignons notre objectif, ce montant pourrait être multiplié par 10 voire par 100.

Après m’avoir écouté attentivement, le Marabout a demandé à ses assistants de me loger dans une superbe villa construite par un ressortissant du village vivant en Afrique Australe. Ce bâtiment, qui a dérogé à la règle du village par sa modernité, est réservé aux hôtes de marque. Il est alimenté en eau courante et en énergie solaire. A titre de comparaison, celui qui était venu pour torpiller notre projet au compte du camp adverse était logé chez le muezzin du village, dans une case ronde.

Bref, pour revenir une nouvelle fois à mon sujet, Monsieur le ministre, après avoir attendu pendant trois jours donc, le temps pour le Marabout d’observer une retraite spirituelle pour consulter, sonder et se prononcer, il vient de rendre son verdict. Du moins pour le sacrifice que nous devons faire.  Selon lui, il est bel et bien possible d’obtenir l’adhésion massive de la population à notre projet. Il va même plus loin en estimant que certains opposants irréductibles et la communauté internationale pourraient changer d’avis à condition toutefois que nous fassions le sacrifice que je vais vous décrire dans les lignes qui suivent.

Le Marabout nous demande comme sacrifice : 100 chats noirs, 99 chiens blancs, 98 moutons noirs, 97 chèvres blanches, 96 colombes et 95 éperviers. A cela s’ajoute une recette qui a fait ses preuves par le passé. Notamment à l’occasion de la modification constitutionnelle opérée par le prédécesseur de notre patron. A l’époque, dit le Marabout, ils avaient transporté près de 200 litres de talisman qui devait être injectés dans le système d’approvisionnement d’eau de consommation de la population. Mais j’ai dit au Marabout que notre patron n’acceptera pas cette recette. En outre je lui ai fait remarquer que cette recette d’hier n’est pas forcément adaptable à la réalité d’aujourd’hui. Si hier tout le monde buvait l’eau de robinet, aujourd’hui c’est l’eau minérale pour les uns et l’eau de forages pour les autres qui sont majoritairement consommées.

A cette objection de ma part, l’assistant du Marabout m’a répliqué que nous devons négocier avec les fabricants d’eau minérale pour que chacun d’entre eux accepte d’introduire quelques gouttes du talisman dans son système de fabrication. Sans même demander votre avis, je leur ai dit que c’est impossible, car il y a des centaines voire des milliers de fabricants dans ce secteur. Et parmi eux il y a probablement voire sûrement des gens qui appartiennent à l’autre camp.

Je leur ai dit donc que nous pouvons trouver les chats, les chiens, les chèvres et les moutons. C’est éventuellement possible de trouver les colombes. C’est difficile mais pas impossible d’avoir les 95 éperviers. Mais le point sur le talisman est pratiquement impossible. Devant ma réponse catégorique, le Marabout a décidé d’observer une nouvelle retraite spirituelle pour voir s’il est possible de nous alléger la tâche.

Je profite donc de sa nouvelle retraite pour vous adresser cette lettre afin que, je l’espère, d’ici sa sortie, je reçoive votre réponse pour me dire la démarche à suivre.

Depuis le pays profond, votre conseiller spécial pour les sciences occultes.

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